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Humour de robot : à la recherche de la singu-hilarité

Thomas Baynes
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« Ne détestez-vous pas quand vous essayez de résoudre l’équation du modèle géométrique inverse et que vous obtenez “Erreur 452 – Aucune solution trouvée”? Cela ne vous énerve-t-il pas? » C’est la prémisse d’une blague lancée par Jon le Robot à Singu-Hilarity, un spectacle de comédie (Majestic Theater, Corvallis, Oregon, le 19 avril 2019) mettant en scène des robots comédiens et leurs créateurs. Si le public rit, Jon enchaîne avec « Je suis content que ça vous énerve, vous aussi ». Sinon, Jon dit : « Je vois qu’il n’y a pas beaucoup de robots dans le public ce soir. Cette blague fait un tabac chez Best Buy1. » La programmeuse de Jon explique que le robot utilise une hypothèse concernant les goûts du public pour sélectionner, dans une base de données, des blagues codées en fonction de cinq attributs. Il adapte son numéro d’après les réactions du public2. Ne demandez toutefois pas à Jon d’expliquer pourquoi ses blagues ont tant de succès. Selon Julia Rayz, Ph.D., il est plus difficile pour les ordinateurs de comprendre une blague que d’en raconter une3. Bien que les robots comédiens de Singu-Hilarity dépendent de vraies personnes pour écrire leurs textes, des informaticiens de l’Université Stanford expérimentent l’utilisation de l’intelligence artificielle pour générer des jeux de mots basés sur un corpus de textes qui ne sont pas drôles4. D’autres se fondent sur les connaissances de la narratologie et de la linguistique structurelle pour créer des modèles informatiques qui génèrent des histoires inédites, ce qui pourrait mener à la création de blagues plus complexes5.

Ce signal faible révèle une partie du potentiel social de l’intelligence artificielle (IA) et des situations sociales auxquelles elle pourrait donner lieu. Par exemple, un robot capable de placer un gag au bon moment pourrait accroître l’efficacité des fonctions de soins exécutées de plus en plus par des appareils alimentés par l’IA, tels que les applications de counselling et de coaching social, étant donné la valeur thérapeutique et sociale de l’humour. L’humour pourrait « humaniser » les interactions personne-machine dans tout l’éventail des relations de service. Cependant, l’humour peut aussi être aliénant ou mal reçu. Que se passerait-il si des robots ou toute autre forme d’IA destinée à interagir avec les humains (par exemple, les robots policiers) utilisaient un sens de l’humour morbide ou pervers sans en comprendre les conséquences dans le monde réel?

S’il était largement déployé, le génie comique des robots pourrait rendre l’offre culturelle grand public plus… robotique6. Par ailleurs, la possibilité d’adapter les médias numériques en fonction notamment de l’historique en ligne et de l’emplacement des membres de l’auditoire permettrait de faire des blagues très ciblées, voire personnalisées. Tout en reconnaissant que les subtilités créatives, figuratives et comiques de la communication restent problématiques pour les robots, les chercheurs estiment qu’un succès, même partiel, améliorerait la capacité de l’IA à répondre au langage naturel. Au-delà du divertissement, ce progrès pourrait mener au perfectionnement des services de police, du travail de renseignement, de la surveillance dans le domaine de la santé, et du marketing.

Bien que les jeux de mots produits par des robots puissent être considérés comme la forme la plus élémentaire de l’humour, une IA blagueuse pourrait servir de source d’inspiration et d’observations surprenantes pour les personnes qui créent des textes comiques plus sophistiqués. L’IA pourrait augmenter la productivité économique des créateurs ainsi que l’empreinte économique des industries créatives. Comme dans d’autres industries, cette automatisation partielle pourrait entraîner une diminution de l’emploi.

Les doutes concernant la subtilité des blagues produites par des robots sont peut-être exagérés. La culture des mèmes montre que des images et des phrases terriblement banales peuvent devenir hilarantes grâce à l’absurde lorsqu’elles sont diffusées au bon public. Si les robots deviennent d’importants partenaires dans la production culturelle, même sans avoir à améliorer considérablement leur sens de l’humour, les attentes du public pourraient changer en réponse à la qualité de l’offre. Comment ce phénomène pourrait-il influer sur le rôle de l’humour dans les désaccords politiques ou sociaux, ainsi que dans le changement de la culture7?

Source :

[1]Anthony Rimel, « A robot walks onto the stage: Robotic comedy, variety show comes to the Majestic », Corvallis Gazette Times, 18 avril 2019 : https://www.gazettetimes.com/entertainment/a-robot-walks-onto-the-stage-robotic-comedy-variety-show/article_d686fd80-6037-588b-804d-63a4904543b0.html.

[2] CBC Radio, « From generating puns to getting jokes, teaching AI about comedy », 7 juin 2019 : https://www.cbc.ca/radio/spark/spark-442-1.5159819/from-generating-puns-to-getting-jokes-teaching-ai-about-comedy-1.5159820. L’algorithme de sélection de blagues de Jon est abordé à partir de la 9e minute.

[3]Ibid., à partir de la 17e minute.

[4]He He, Nanyun Peng et Percy Liang, « Pun Generation with Surprise », 15 avril 2019 : https://arxiv.org/pdf/1904.06828.pdf.

[5]Pour lire une analyse des possibilités et des défis liés à la génération informatique de récits, voir : P. Gervás, E. Concepción, C. León, G. Méndez et P. Delatorre, « The long path to narrative generation », IBM Journal of Research and Development, vol. 63, no 1, janvier-février 2019, p. 1-8. La version prépublication est accessible à l’adresse suivante : http://nil.fdi.ucm.es/sites/default/files/Gervasetal2019LongPathNarrativeGeneration.pdf.

[6]Cela pourrait faire en sorte que les robots soient plus drôles si, comme l’affirme Henri Bergson, ce qui rend quelque chose drôle est l’élévation d’une qualité machinique, matérielle ou déterminée au-dessus de la liberté de la subjectivité humaine. Pour en savoir plus sur la philosophie du rire de Bergson, voir : Henri Bergson, « Le Rire : essai sur la signification du comique », 1re publication dans la Revue de Paris, 1900. Disponible gratuitement à l’adresse suivante : http://atelier.de.philo.free.fr/eBook_BERGSON_Le_rire.pdf.

[7]Pour une source d’inspiration, voir : Jenny Lee, « Send in the clowns: how comedy conquered politics », Financial Times, 17 mai 2019 : https://www.ft.com/content/5d25d042-756e-11e9-be7d-6d846537acab.

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Thomas Baynes
Thomas Baynes

Tom est un aventurier intellectuel avec une formation en anthropologie, en histoire de l'art et en administration publique, reliant des aspects intangibles de l'expérience humaine à des questions concrètes de politique sociale. Il s'efforce de démontrer la valeur des méthodes de recherche qualitative pour faire des choix éclairés sur l'avenir, et de traduire les perspectives humanistes en nouvelles perspectives utilisables. À la maison, sa névrose et sa perversité intellectuelle se manifestent dans sa passion pour l'artisanat textile, la mauvaise télévision, les grands films et les livres sur l'esthétique, la théorie sociale et l'histoire culturelle.

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