Vous n’êtes pas seul : la vie en réseau

Auteur (s): 

Marissa Martin, Horizons de politiques Canada

Type de document: 

Note d'information sur les politiques

Date de publication: 

2012-01

Numéro ISBN: 

PH4-109/2012F-PDF
978-1-100-98636-4

Média substitut: 

NOTE: Hyperliens

  Tous les liens étaient valides à la date de publication.

Vous sentez-vous angoissé lorsque vous oubliez votre téléphone intelligent à la maison? Avez-vous déjà eu l’impression qu’un fait quelconque ne s’est jamais véritablement produit tant que vous ne l’avez pas affiché sur Facebook? Si vous faites partie de la « génération C », soit les personnes nées après 1990, vous avez probablement répondu « oui » à ces deux questions. Pour cette génération, grandir dans l’ère numérique, être branché, voilà ce qui compte. Ils passent le plus clair de leur temps « en ligne » (Booze & Company, 2010). Selon un sondage mené auprès de jeunes professionnels dans le monde entier, un tiers des répondants ont affirmé qu’Internet était à leurs yeux tout aussi important que la nourriture, l’eau et l’air, alors que pour la moitié d’entre eux, il se classe tout juste derrière ces trois éléments (Cisco, 2011). Or, ces natifs numériques prennent maintenant le devant de la scène : leur mentalité aura de profondes conséquences sur nos modes de communication et nos méthodes de travail. Gérer de multiples identités, être constamment en mode multitâche à l’aide d’appareils mobiles et être lié tous les jours avec des personnes dans le monde entier : cela deviendra-t-il la norme? Le mouvement est déjà en marche…

Génération C – se brancher, communiquer et changer.

Composite identitaire

Qui suis-je, en ligne et en personne? On trouvait déjà auparavant que l’identité était difficile à définir, plus particulièrement chez les jeunes, eux qui se cherchent un modèle à suivre pour atteindre leurs plus grandes aspirations et prendre leur place dans la société. Êtes-vous un fonctionnaire assis confortablement dans son poste de travail modulaire et planchant sur le dossier du jour? Un soldat virtuel, qui se lance sur le champ de bataille de « Call of Duty »? Ou encore une maman qui tient un blogue où elle fait part de ses observations les plus pénétrantes sur l’éducation des enfants? Et pourquoi ne pas choisir : toutes ces réponses sont bonnes! La technologie a apporté une certaine complexité dont nous n’avons jamais eu à tenir compte jusqu’ici. Dans son ouvrage Alone Together, Sherry Turkle présente l’idée de la « combinaison de vies » (2011 : 160). La gamme de plates-formes des médias sociaux qui sont à portée de main s’élargit. Or, chaque plate-forme nécessite de créer un profil, c’est-à-dire son identité dans cet espace virtuel. Cette nouvelle « combinaison de vies » est en fait une version actualisée du portefeuille personnel, intégrant les identités en ligne et hors ligne. Celles-ci varieront selon la façon dont nous nous présenterons dans un espace. La communication sans fil est le principal portail qui permet de le faire sans heurt. Sommes-nous témoins d’un virage vers l’habitude de « vivre plusieurs vies »? Est-il possible de se servir des avatars pour gérer les tensions quotidiennes et favoriser la communication?

D’ici 2020, la génération C représentera jusqu’à 40 pour cent de la population aux États-Unis, en Europe, en Chine, en Russie, en Inde et au Brésil alors que, dans le reste du monde, elle en composera 10 pour cent.

Ces derniers peuvent-ils être perçus comme « le meilleur de nous-mêmes », possédant une personnalité distincte susceptible d’être différente de ce que nous sommes en réalité? Les générations montantes seront nettement plus à l’aise avec le concept selon lequel il est possible de passer inlassablement d’une identité en ligne ou hors ligne à l’autre, car ils sont complètement submergés dans la vie numérique, qui est devenue pour eux une routine quotidienne.

Défis découlant de la combinaison de vies (Turkle, 2011):

  • Difficulté à maintenir le rythme pour être toujours présent en ligne sur de multiples plate-formes.
  • Angoisse causée par la présentation, car on s’inquiète de la perception qu’auront les autres de soi-même en ligne.
  • Accablement en raison de l’incapacité à laisser le passé derrière soi.
  • Menace d’un « effet de propagation », les gestes posés dans le monde virtuel commençant à déteindre sur la vie dans le monde réel.

Distractions numériques

Quelle est l’influence de la technologie sur les relations interpersonnelles? Les auteurs Jackson et McKibben, dans leur ouvrage Distracted : The Erosion of Attention and the Coming Dark Age, avancent que nous voguons aujourd’hui dans un monde de distractions. En raison de la quantité incroyable de renseignements qu’il est possible d’obtenir en un simple clic de souris, notre concentration se dissipe facilement. Il est de plus en plus difficile de prendre une pause, de réfléchir et d’entretenir des relations étroites. Turkle nous apprend que, selon une analyse réalisée en 2010, les jeunes ont grandement perdu l’intérêt d’avoir des échanges avec d’autres personnes (2011 : 293). Les téléphones cellulaires disposent tous de fonctions de textage et d’affichage : à quoi bon passer un coup de fil ou se donner la peine d’organiser une rencontre en personne? Sans compter qu’aux dires des répondants, les appels téléphoniques semblent importuns et demandent aux destinataires d’y consacrer du temps. Par ailleurs, au sein même du foyer un changement s’opère. Une nouvelle menace plane au-dessus de la tête des parents et de leurs enfants. Dans un passé pas si lointain, les enfants ont dû s’adapter parce que leurs deux parents travaillaient : rappelez-vous ces « enfants qui avaient la clé au cou ». Toutefois, de nos jours, un parent peut être physiquement présent, mais mentalement absent s’il est constamment distrait par ses appareils mobiles ou autres technologies. La connexion permanente a aussi une incidence sur l’autonomie de l’adolescent. Turkle affirme que vient un temps où un jeune doit faire l’expérience de la séparation, autant vis-à-vis ses parents qu’avec son groupe d’amis. Or, il est difficile pour l’adolescent d’échapper aux nouvelles exigences qu’impose un groupe (2011 : 174). Comment cette constante liaison avec les autres agira-t-elle sur le processus traditionnel de socialisation au fur et à mesure que cette génération continuera d’intensifier sa présence dans la société?

Rapprochons-nous

Ces natifs numériques vivent déjà des journées entières sans cesser de socialiser – en ligne (2011). L’auteur Cisco mention-ne que sur dix étudiants de niveau collégial et jeunes professionnels, neuf possèdent un compte Facebook. Les jeunes d’aujourd’hui passent leur vie entière réseautés : ils sont en réseau, leurs amis sont en réseau et leurs parents le sont également. Or, les membres de la génération C passent à l’âge adulte et leurs réseaux continueront de s’élargir, non pas pour accueillir des membres de groupes traditionnels, comme la famille, les amis et les collègues, mais plutôt pour faire place à des amis élargis, à des connaissances en ligne et à des groupes d’intérêts anonymes (Booz & Company, 2010). Alors, leur cercle de contacts continuera-t-il d’être petit et intime ou bien s’agrandira-t-il lui aussi (The Economist, 2009)? En 2020, cette génération commencera à célébrer son 30e anniversaire. Ses membres constitueront une bonne partie de la main-d’œuvre et auront des méthodes de travail qui leur seront bien propres. Parmi eux se trouveront les prochains dirigeants ou certains auront déjà fait leurs débuts dans des postes de gestion de niveau d’entrée. Le paysage sociétal est au bord d’un changement important.

En 2020, une personne évoluera dans un réseau composé en moyenne de 200 à 300 contacts et qu’il tiendra à jour quotidiennement grâce à une gamme de canaux.

Sommes-nous prêts?

  • Quelle sera l’influence des habitudes de la génération C sur les méthodes de travail des fonctionnaires?
  • Quels seront les effets de la dépendance à l’égard de la technologie sur l’identité et la perception de soi?
  • Comment tirer profit de la créativité de chaque génération afin d’offrir de meilleurs services à la population du Canada?
  • Comment la « génération C » s’adaptera-t-elle et transformera-t-elle les institutions publiques et privées mises sur pied par leurs prédécesseurs?
  • La technologie numérique élargira-t-elle le fossé social et économique entre les générations? Si tel est le cas, que feront les institutions publiques et privées pour favoriser un climat de cohésion intergénérationnelle?

Bien des embûches parsèment ce nouveau chemin numérique, que nous continuerons d’apprendre à connaître et auquel nous devrons sans cesse nous ajuster. En conclusion, peut-être conviendrait-il d’ajouter dans notre statut Facebook cette devise : « Aller là où aucune personne n’est jamais allée. »

Références

Booz & Company Inc. 2010. The Rise of Generation C: Implications for the World of 2020.

Cisco. 2010. Connected World Order.

The Economist. 2009. “Primates on Facebook: Even online, the neocortex is the limit.”

Turkle, Sherry. 2011. Alone Together: Why we Expect More from Technology and Less from Each Other. New York: Basic Books.

Jackson, Maggie et Bill McKibben. 2008. Distracted: The Erosion of Attention and the Coming Dark Age. Prometheus Books.