Un petit coup de pouce? Le Royaume-Uni et les États-Unis, au-delà de la carotte et du bâton

Auteur (s): 

Stefanie Bowles, Horizons de politiques Canada

Type de document: 

Policy Insight

Date de publication: 

2012-03

Numéro ISBN: 

PH4-134/2012F-PDF
978-0-662-74899-1

Média substitut: 

NOTE: Hyperliens

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Les problèmes de notre monde moderne, comme les changements climatiques, la dette et l'obésité, peuvent nous sembler insolubles. En effet, comment orienter les politiques gouvernementales de façon à obtenir des résultats qui servent l'intérêt public tout en respectant la liberté de décision de chacun? Y a-t-il moyen de respecter les libertés et, en même temps, progresser en tant que société? Dans Nudge, la méthode douce pour inspirer la bonne décision, publié en 2008 et unanimement salué par la critique, Richard Thaler et Cass Sunstein définissent un « nudge » comme suit:

« … tout aspect de l'architecture du choix qui provoquera un changement de comportement chez les personnes de manière prévisible, sans interdire aucune option ni beaucoup changer les incitatifs d'ordre économique. Pour être considérée comme un simple nudge, l'intervention doit pouvoir être évitée facilement et à moindres frais. Les nudges n'ont aucun caractère contraignant. Mettre les fruits à la hauteur des yeux des enfants, cela compte comme un nudge. Mais certainement pas interdire les snacks, confiseries et sucreries1. »

Depuis quelques années, éclairées par la progression de l'économie comportementale et dans un contexte décisionnel fondamentalement différent de celui d'autrefois, où la technologie avance à un rythme accéléré, les consommateurs assument leur pouvoir, l'économie se mondialise et les entreprises ne peuvent plus se soustraire à leur responsabilité sociale, les approches basées sur le nudge ont acquis une grande influence aux États-Unis et au Royaume-Uni.

Les nudges au Royaume-Uni

Les nudges n'éliminent pas les choix, mais structurent l'« architecture du choix » pour faire de la décision socialement optimale l'option par défaut, l'option évidente et facile1. Cette approche va au-delà des concepts traditionnels de la gauche et de la droite, une idée qui a tellement séduit David Cameron et George Osbourne que ces deux dirigeants du Parti conservateur ont imposé la lecture de Nudge à tous leurs députés au moment de sa publication, en 2008. Arrivés au pouvoir en mai 2010 (respectivement aux postes de Premier ministre et de chancelier de l'Échiquier), ils ont décidé de mettre en pratique les principes de l'ouvrage2. En juillet 2010, ils ont mis sur pied une « équipe d'introspection comportementale », souvent appelée l'« unité Nudge », au bureau du Cabinet britannique3.

L'équipe se compose de fonctionnaires et d'experts-conseils de l'extérieur, dont le professeur américain Richard Thaler, co-auteur de Nudge4. On lui a donné comme mandat de réaliser l'intention du gouvernement de coalition de trouver des manières intelligentes d'inciter les gens à faire de meilleurs choix dans leur vie, de les soutenir en ce sens et de leur donner les moyens de le faire5. En plus d'élaborer certaines politiques (p. ex. sur le don d'organes6), l'équipe s'est efforcée de faire comprendre les approches comportementales au sein de la fonction publique (p. ex. au moyen de séminaires offerts aux hauts fonctionnaires, aux députés et aux responsables des politiques7) et a collaboré avec le secteur privé pour conceptualiser et mettre à l'essai des initiatives (p. ex. un projet pilote de renoncement au tabac mis en œuvre par les pharmacies Boots8).

Après un examen approfondi par la Chambre des lords en 2011 (incluant des études de cas sur l'utilisation de l'automobile et l'obésité), l'unité Nudge s'affaire maintenant à mettre en place des essais contrôlés, en vue de multiplier les données probantes à l'appui d'interventions efficaces9.

Les Nudges aux États-Unis

Tandis que Richard Thaler s'affairait à mettre en œuvre les nudges au Royaume-Uni, Cass Sunstein, l'autre auteur de l'ouvrage, assumait le poste de politique de réglementation le plus élevé de l'administration américaine, celui d'administrateur de l'Office of Information and Regulatory Affairs (OIRA) au sein de l'Office of Management and Budget, un organisme relevant du bureau exécutif du Président. Professeur de droit à l'Université Harvard, spécialiste de l'analyse coûts-avantages et de l'économie comportementale, M. Sunstein a accédé à ce poste en septembre 2009, après sa nomination par le Président Obama, confirmée par le Sénat.

Dès son entrée en fonction, M. Sunstein a insisté sur le nouvel objectif de l'OIRA : créer des politiques réglementaires qui tiennent compte de la complexité du comportement humain, des politiques destinées « non pas à l'homo economicus, mais à l'homo sapiens10 », une distinction essentielle qui ressort des exemples qui illustrent le concept de nudge dans son ouvrage. Contrairement à l'équipe d'introspection comportementale, l'OIRA n'a pas comme objectif de promouvoir les nudges en soi, mais plutôt de réviser la réglementation fédérale, de réduire le fardeau de la paperasse et de veiller sur les politiques ayant trait à la vie privée, à la qualité de l'information et aux programmes statistiques. En outre, le gouvernement des États-Unis soutient activement les décisionnaires qui visent explicitement à atteindre plusieurs objectifs socioéconomiques simultanés, p. ex. les investisseurs d'impact et les entreprises sociales. Cette approche réduit au départ le besoin de réglementer et/ou va dans le sens des objectifs réglementaires ou de protection du public, dans les domaines hors de la compétence du gouvernement11.

Les répercussions sur le Canada

Les campagnes de sensibilisation fédérales existent depuis longtemps au Canada. Le programme ParticipAction, par exemple, fait la promotion de l'activité physique depuis 1973 (interrompu en 2001, il revit depuis 2007) et jouit d'une réputation mondiale. Le programme Choix environnemental offre aux consommateurs des renseignements sur les produits qui présentent le meilleur rendement écologique. Cependant, la sensibilisation n'est pas un nudge; une évaluation active de l'architecture du choix qui influence les obstacles et les avantages des décisions s'impose pour trouver de nouvelles manières originales de transmettre les pratiques exemplaires et de transformer les marchés et les cultures de façon concurrentielle. Les travaux d'avant-garde réalisés par le Canadien Doug MacKenzie-Mohr dans le domaine du marketing social communautaire nous aident grandement à comprendre les mesures qui réussissent effectivement à modifier les comportements; à l'échelon fédéral, la série de programmes ÉcoÉNERGIE pour la rénovation des maisons est un exemple récent d'une approche nudge combinée à des incitatifs économiques12.

Comme le Royaume-Uni et les États-Unis, le Canada doit composer avec un contexte décisionnel caractérisé par les progrès technologiques accélérés, le renforcement des moyens d'action des consommateurs, la mondialisation de l'économie et l'évolution de la responsabilité sociale des entreprises. Mais contrairement à ces deux pays, le Canada n'a pas systématiquement exploré ni exploité le potentiel des nudges.

  • Avons-nous suffisamment de données probantes sur le comportement réel des particuliers et des entreprises?
  • En quoi ces données pourraient-elles façonner les nudges et les combinaisons d'interventions?

Dans le cadre de l'actuelle concertation fédérale visant à améliorer le régime de réglementation canadien (qui se penche notamment sur la réforme structurelle), le Canada pourrait accroître de façon constructive sa capacité à cet égard, par exemple en créant sa propre unité d'introspection comportementale et en mettant sur pied des projets pilotes.


Bibliographie

Brecknell, Suzannah. « IfG Director to Lead Behaviour Insights Team », Civil Service Live Network, 11 août 2010.

Cabinet Office Behavioural Insights Team. Applying Behavioural Insights to Health, décembre 2010.

Cabinet Office Behavioural Insights Team. Annual Update 2010-2011, septembre 2011.

Cabinet Office. Government Response to the Science and Technology Select Committee Report on Behaviour Change, septembre 2011.

Cacas, M. « OMB’s Sunstein presents new way to look at regulation », Federal News Radio, 17 février 2010.

Froomkin, D. « Cass Sunstein: the Obama Administration’s Ambivalent Regulator », The Huffington Post, 13 juin 2011.

House of Lords, Science and Technology Select Committee. Behaviour Change Report, 19 juillet 2011.

Homer-Dixon, T. « The Enticements of Green Carrots », The Globe and Mail, 7 août 2009.

Les Compagnies Loblaw Limitée. Engagement en matière d’approvisionnement en produits de la mer durables, mai 2011.

Mackenzie-Mohr, D. et William Smith. Fostering Sustainable Behavior: An Introduction to Community- Based Social Marketing, New Society Publishers, 1999.

McKinsey Quarterley. Nudging the world toward smarter public policy: An interview with Richard Thaler, juin 2011.

Osbourne, G. et Richard Thaler. « We Can Make You Behave », Guardian.co.uk, 28 janvier 2011.

Presidential Documents, Executive Order 13563 of January 18, 2011. Improving Regulation and Regulatory Review, Federal Register, volume 76, no 14.

Wintour, P. « David Cameron’s ‘nudge unit’ aims to improve economic behavior », The Guardian, 9 septembre 2010.

Notes

1 [TRADUCTION] « Si je dois retenir un seul terme de Nudge, ce serait « faciliter ». Quand je dis faciliter, je veux dire que si vous voulez que quelqu'un fasse quelque chose, facilitez-leur la vie. Si vous voulez que les gens mangent mieux, offrez-leur des aliments plus nutritifs à la cafétéria, mettez ces aliments bien en évidence et améliorez leur goût. À chaque réunion, je le répète : faciliter. Ça semble évident, mais c'est facile à oublier. » Richard Thaler, dans Nudging the world toward smarter public policy: An interview with Richard Thaler, McKinsey Quarterley, juin 2011. Signalons la similarité entre ce concept et celui des obstacles et des avantages de Doug MacKenzie Mohr.

2 Voir Nudging the world toward smarter public policy: An interview with Richard Thaler, McKinsey Quarterley, juin 2011.

3 Présentée pour la première fois par Sir Gus O'Donnell, secrétaire du Cabinet, à l'occasion d'une conférence donnée devant l'organisation caritative ProBono Economics. Voir : Brecknell, Suzannah. « IfG Director to Lead Behaviour Insights Team », Civil Service Live Network.

4 L'équipe ou unité est soutenue par un groupe ou conseil directeur pangouvernemental, dont elle relève et dont les membres actuels et anciens sont : Steve Hilton (directeur de la stratégie du Premier ministre), Jeremy Heywood (secrétaire permanent du Premier ministre) Robert Devereux (secrétaire permanent du ministère des Transports et chef de la profession politique de la fonction publique), présidés par Sir Gus O'Donnell, secrétaire du Cabinet. Renseignements tirés de Wintour, P., « David Cameron's 'nudge unit' aims to improve economic behavior », The Guardian, jeudi 9 septembre 2010, et de Brecknell, Suzannah, « IfG Director to Lead Behaviour Insights Team », Civil Service Live Network

5Behavioural Insights Team Annual Update 2010-11

6Cass Sunstein: The Obama Administration’s Ambivalent Regulator

7We can make you behave

8Applying behavioural insight to health

9 Cabinet Office. Government Response to the Science and Technology Select Committee Report on Behaviour Change. septembre 2011

10 Cacas, M. OMB's Sunstein presents new way to look at regulation. Federal News Radio. 17 février 2010.

11 Forum économique mondial. Future of Government: Lessons Learned from Around the World, 2011. Voir le chapitre sur l'entreprise sociale.

12 Homer-Dixon, T. “The Enticements of Green Carrots.” The Globe and Mail. 7 août 2009.