Changement de joueurs dans le domaine de l'aide: Les vétérans et les nouveaux venus

Auteur (s): 

Imran Arshad, Horizons de politiques Canada

Type de document: 

Autre

Date de publication: 

2011-09

Numéro ISBN: 

PH4-98/2011F-PDF
978-1-100-98024-9

Média substitut: 

NOTE: Hyperliens

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Le glissement mondial du pouvoir et de l’influence a des effets potentiellement transformateurs sur la nature de l’aide au développement multilatéral. Des pays émergents comme le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud (les pays BRIC), anciennement bénéficiaires de l’aide internationale, sont de plus en plus reconnus comme des donateurs1. L’influence accrue des acteurs non étatiques insuffle un nouveau dynamisme au système d’aide mondiale. Parallèlement, le système de développement multilatéral présente également de nombreux obstacles, notamment les frais de coordination, les obsessions des donateurs, les intérêts acquis, le manque d’engagements en matière de financement et les résultats décevants par rapport aux objectifs. En juin 2011, la conférence de l’Institut Nord-Sud sur « le futur de la coopération multilatérale pour le développement dans un ordre mondial en évolution » a réuni plus de 220 participants, dont 40 experts, pour discuter de la dynamique en évolution du système actuel d’aide internationale en raison des nouveaux joueurs et des obstacles persistants.

Les vétérans : les institutions et les ententes multilatérales traditionnelles

D’une manière générale, le système d’aide internationale a été largement dominé par le Comité d’aide au développement (CAD), qui réunit 24 pays, ainsi que la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et le Programme des Nations Unies pour le développement, à titre d’observateurs. à l’heure actuelle, aucun des pays BRIC ne fait partie du CAD. Les ententes les plus récentes du Comité sont la Déclaration de Paris sur l’efficacité de l’aide au développement et le Programme d’action d’Accra, qui définissent l’approche dominante en matière d’aide multilatérale. Les pays émergents doutent de l’efficacité de la Déclaration de Paris et ont des perspectives divergentes sur l’application des principes (bien que dans l’ensemble, ils s’entendent sur les principes eux-mêmes)2.

Les nouveaux venus : l’influence croissante des nouveaux joueurs non étatiques

à mesure qu’ils prospèrent et que leur économie s’améliore, les pays BRIC trouvent leurs propres façons d’encourager les pays en développement à poursuivre des objectifs communs. D’une part, la façon dont les pays émergents comme la Chine s’y prennent dans le domaine de l’aide au développement n’est peut-être pas fondamentalement différente de celle des donateurs traditionnels3. D’autre part, les pays émergents considèrent en grande partie qu’ils font partie du groupe de pays en développement. Leur approche du développement repose sur les leçons tirées à titre de bénéficiaires de l’aide multilatérale et embrasse des principes comme les avantages mutuels, la non-conditionnalité, la non-interférence et la diplomatie concertée. Conscients que les institutions de développement multilatéral actuelles auront de la difficulté à modifier leurs pratiques en raison des intérêts acquis des pays membres, ils sont moins préoccupés par un changement de paradigme. Certains pays émergents sont certes impliqués dans le système multilatéral actuel, mais l’évolution de cette relation demeure incertaine4.

On voit apparaître de nouveaux acteurs dans le domaine de l’aide au développement en sus des institutions multilatérales traditionnelles, des états et des ONG. Il s’agit notamment de fondations, d’entreprises sociales, de vedettes, de gouvernements infranationaux et de fonds souverains. Les envois de fonds des émigrants vers leurs pays d’origine sont 2,2 fois plus élevés que les apports d’aide, certaines méga ONG ont des budgets plus élevés que certains petits pays de l’OCDE5 et les pouvoirs des plateformes de réseautage social sont de plus en plus mis au service du bien commun (p. ex., les plateformes de microfinancement comme Kiva). Les entreprises privées sont également présentes depuis longtemps à l’échelle locale dans les pays en développement et ont la capacité d’influencer la dynamique du développement. Bien que cela puisse conférer des pouvoirs disproportionnés à l’entreprise privée, on a de plus en plus recours à des stratégies d’investissement à impact qui financent des entreprises aptes à produire des rendements et à atteindre des objectifs sociaux et (ou) environnementaux.

Changement des paradigmes d’aide : ce qui est à prévoir en matière d’aide au développement.

Les nouveaux donateurs étant de plus en plus présents dans l’espace de l’aide internationale, les caractéristiques d’une nouvelle dynamique prennent forme :

  1. Des approches souples du multilatéralisme mettant en jeu des acteurs étatiques et non étatiques : le « minilatéralisme », le régionalisme et (ou) le multilatéralisme informel pouvant mettre en jeu un nombre limité de pays et (ou) des groupes habiles axés sur les intérêts, qui règlent des problèmes particuliers et partagent leur savoir et leurs meilleures pratiques.
  2. Un impact mondial qui comprend des responsabilités souples, différenciées et autodéfinies et qui prend en compte des normes et des valeurs différentes. Il est insuffisant de supposer que les pays émergents assumeront des « responsabilités » en matière de développement international selon l’entendement occidental.
  3. Le G-20 peut se révéler l’institution mondiale dominante. Cependant, même s’il a de l’influence sur les questions financières, son efficacité en tant qu’institution n’est pas encore prouvée. Néanmoins, des démarches ont été entreprises pour intégrer le développement international au programme du G-20.
  4. Il peut être justifié d’établir un réseau mondial de gouvernance visant à compléter les institutions de gouvernance à l’aide de technologies collaboratives et avec la participation de divers acteurs.

D’aucuns avancent que nous sommes témoins d’un changement du multilatéralisme traditionnel mené par « les suspects habituels » en un multilatéralisme dans le cadre duquel les nouvelles puissances joueront un rôle plus important. Les donateurs émergents augmentent l’ensemble d’expériences de financement et de développement. Ayant également peu d’intérêt dans les institutions multilatérales actuelles, ils sont susceptibles d’établir leurs propres structures (généralement régionales). Pour demeurer pertinents, les donateurs traditionnels et le système d’aide internationale doivent accepter cette nouvelle réalité comme une possibilité plutôt que comme une menace. Pour le Canada, cela impliquera de réévaluer son rôle actuel dans le paradigme de l’aide multilatérale. Voici quelques-unes des questions stratégiques possibles :

  • Quel a été l’impact de l’aide canadienne à l’étranger et comment peut-on l’améliorer? À cet égard, quels enseignements les pays émergents peuvent-ils partager en ce qui concerne la diminution de la pauvreté et la gestion de l’aide? Quel est le rôle que joue le Canada en vue d’assurer que les institutions multilatérales s’adaptent et tiennent compte de ces meilleures pratiques?
  • Comment le Canada peut-il établir des partenariats qui se renforcent mutuellement avec les donateurs émergents, notamment les acteurs étatiques et non étatiques?
  • Si un nouveau système d’aide est établi conformément aux principes de non-conditionnalité et de non-interférence des acteurs émergents, comment règlera-t-on les questions comme le respect insuffisant des normes sociales et environnementales? Comment le Canada conciliera-t-il ces questions avec ses propres valeurs, ses normes et ses priorités nationales?

Notes

1 Bien qu’on les appelle souvent « nouveaux donateurs », la majorité des pays émergents ne sont pas de nouveaux venus en matière d’aide au développement. Voir : Whose Aid? Whose Influence? China, emerging donors and the silent revolution in development assistance (Woods, 2008)

2 Les cinq principes sont : 1. Prise en charge : les bénéficiaires définissent leurs propres stratégies nationales de développement; 2. Alignement : les pays donateurs s’alignent sur les objectifs nationaux et utilisent les systèmes locaux; 3. Harmonisation : les pays donateurs simplifient les efforts nationaux pour éviter le double emploi; 4. Résultats : des initiatives coordonnées sont mises en œuvre pour l’obtention et la mesure de résultats; 5. Responsabilité mutuelle : les donateurs et les partenaires sont responsables des résultats du développement.

3 New Donors and Old Practices: Does the Rise of China Challenge Aid Effectiveness? (de Haan et Warmerdam)

4 Le PNUD reçoit actuellement une grande partie du budget du Brésil, dû principalement à une loi qui indique que le financement du développement doit passer par un organisme tiers. Il existe un mouvement en vue de modifier cette loi qui suscite l’incertitude en ce qui concerne l’avenir des liens actuels entre le Brésil et les institutions multilatérales.

5 Financing Development 2008: Whose Ownership? (OCDE, 2008) et Non State Actors and World Governance (Calame, 2008).