Transitions vers un avenir durable : Occasions de changement transformationnel au Canada

Auter(s): Horizons de politiques Canada
Type de document: Archives
Date de publication: Mardi, Décembre 1, 2009 - 5:00am
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Faits saillants

  • Les approches conventionnelles en matière d'élaboration de politiques et de programmes n'ont pas suffi pour venir à bout de toute une gamme de problèmes environnementaux persistants. Il faut adopter des approches novatrices pour favoriser le changement transformationnel.
  • Les gouvernements des pays de l'OCDE ont du mal à promouvoir les changements structurels importants comme ceux nécessaires à une réduction radicale des émissions de gaz à effet de serre dans les prochaines décennies.
  • L'approche transitionnelle offre un cadre pratique et adaptable favorisant les changements fondamentaux, et elle est axée sur le développement structuré de visions d'avenir, l'innovation, l'apprentissage et le partage des responsabilités à long terme.

S'attaquer aux problèmes persistants

Bon nombre de défis actuels nous occupent depuis un certain temps déjà. Malgré les progrès réalisés à l'égard de certaines questions environnementales, les problèmes persistants comme les changements climatiques, la gestion des déchets, la circulation automobile et la pollution de l'eau ne sont en bonne partie pas encore résolus. Même si, dans l'ensemble, les gouvernements ont accepté la notion de développement durable, les organismes et les structures existants ont éprouvé beaucoup de difficulté à relever ces défis. Cela s'explique en partie par le fait que ces problèmes sont profondément enracinés dans des caractéristiques inhérentes aux arrangements économiques et sociaux existants. Les changements incrémentaux aux pratiques et aux politiques existantes ne débouchent pas sur de véritables solutions. Les pays membres de l'OCDE réalisent donc de plus en plus qu'un changement transformationnel est nécessaire.

Le défi de développer une économie à faible émission de carbone en est un exemple éloquent. D'après des évaluations scientifiques, nous devrons réduire les émissions de gaz à effet de serre de 60 % à 80 % au cours des 40 prochaines années si nous voulons éviter les graves conséquences d'un changement climatique. On ne peut effectuer un changement d'une telle importance rien qu'en apportant de petits changements à nos façons actuelles de faire les choses, c'est-à-dire en retranchant un pourcent par ici et un pourcent par là. Ce qu'il faut plutôt, c'est une transformation profonde de nos schèmes actuels de consommation et de production, tout particulièrement dans le secteur de l'énergie, mais aussi dans les domaines des transports, de la construction, de l'industrie et de l'agriculture. Cependant, l'adoption d'un processus de changement aussi ambitieux n'est pas chose facile.

Qu'est-ce que l'approche transitionnelle?

Il s'agit d'une façon de comprendre et de gérer le changement transformationnel afin de promouvoir la durabilité. Comme son nom l'indique, ce changement est envisagé sous l'angle de la transition>, c'est-à-dire d'un mouvement d'un ensemble de mesures vers un autre. L'approche transitionnelle repose sur le développement d'une démarche permettant de passer d'un ensemble d'arrangements à un autre. Cela implique des efforts pour :

  • comprendre exactement oú nous en sommes aujourd'hui; discerner les caractéristiques principales de la situation présente, des problèmes persistants que nous essayons d'éviter et de leurs sources sous-jacentes;
  • développer diverses visions de l'avenir permettant d'avoir une bonne idée d'oú nous voulons aller et du genre de mesures que nous aimerions voir émerger;
  • relier le présent et l'avenir au moyen de perspectives à long terme qui informent la prise de décision actuelle et qui orientent le changement vers des directions prometteuses et désirées.

L'approche transitionnelle consiste à envisager le changement transformationnel à long terme en fonction de contextes complexes. Il s'agit de changements qui pourraient prendre une génération ou plus à réaliser. Les obstacles nuisant à de tels changements sont importants, étant donné que toutes sortes de mécanismes solidement ancrés nuisent à l'évolution et à la venue de solutions de rechange. Les approches usuelles à l'égard des politiques peuvent difficilement s'accommoder du changement transformationnel, et la tendance est de se rabattre sur le court terme et de reporter les actions à plus tard. C'est justement parce que certains problèmes sont si profondément enracinés et qu'il faudra des solutions à long terme pour les régler que nous devons agir maintenant pour orienter le développement dans des voies prometteuses. C'est ici qu'une approche fondée sur la transition peut-être utile.

À l'international, les transitions et la gestion de la transition sont de plus en plus populaires dans le domaine de la durabilité. Le gouvernement néerlandais a initié une approche de transition dans son Plan national de politique environnementale de 2002. Depuis, ce pays a élaboré toute une gamme d'activités tournant autour de la transition en matière d'énergie, intégrant le transport, l'agriculture, la construction et d'autres secteurs. Plus récemment, les Pays-Bas ont amorcé une transition dans le domaine des services de soins de santé.

L'approche transitionnelle aux Pays-Bas

Dans son Plan national de politique environnementale de 2002, le gouvernement des Pays-Bas a introduit une politique de transition en matière de durabilité pour aborder les problèmes persistants. Pour ce faire, il encourage l'innovation dans sept grands domaines, notamment ceux de l'énergie, des ressources naturelles, de l'agriculture, de l'industrie chimique, de la sécurité, de la santé humaine et de l'utilisation des terres/de la qualité de vie. Le Plan donne un aperçu de la vision de durabilité jusqu'en 2030 et du cadre de politique nécessaire pour sa réalisation. Il s'agit d'une approche à la fois intégrative et collaborative. Le temps voulu pour réaliser une transformation est défini comme une transition, qui comporte des changements technologiques, économiques, socioculturels et institutionnels. Le gouvernement joue un rôle de leader et offre du financement (de concert avec le secteur privé), même si la responsabilité à l'égard des plans de transition et des mesures à prendre dans chacun des sept domaines est partagée entre le gouvernement, le secteur privé, le milieu de la recherche et la société civile.
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Le Royaume-Uni a récemment adopté un Plan de transition en matière de réduction des émissions de carbone et mis en oeuvre une panoplie d'initiatives à l'égard de sa politique sur le changement climatique. Cela s'est traduit notamment par la création d'un ministère de l'Énergie et du Changement climatique et d'autres organismes voués à la recherche (le Tyndall Centre for Climate Change Research), au financement (le Carbon Trust) et à la prestation de conseils (le Comité sur les changements climatiques).

L'approche transitionnelle au Royaume-Uni

En juillet 2009, le gouvernement du R.-U. a déposé au Parlement son Plan de transition en matière de réduction des émissions de carbone, une stratégie complète visant l'atteinte obligatoire de cibles de réduction de gaz à effet de serre d'ici 2020 et 2050. Le Plan renvoie à des mesures particulières pour la transformation d'énergie, le transport, le secteur agricole et la gestion des terres et des déchets. Il incorpore des mesures de réduction de consommation d'énergie au foyer comme au bureau, et il encourage la concurrence et la mise à l'essai dans les communautés désireuses de devenir plus vertes. Le Plan est assorti de mesures de financement pour aider les citoyens et les entreprises, surtout les plus vulnérables, durant la transition. Le Plan est aussi assorti d'une stratégie complète en matière d'énergie renouvelable et d'une stratégie de réduction des émissions de carbone pour l'industrie, qui vise à favoriser la concurrence par le leadership des industries à faibles émissions en carbone. Les principaux ministères gouvernementaux ont reçu un budget de carbone et des directives pour réduire leurs propres émissions, en plus de celles des secteurs de l'économie qu'ils influencent. La stratégie du R.-U. est basée sur une stratégie de gestion adaptative assortie de budgets quinquennaux de réduction des émissions qui seront ajustés en fonction des progrès réalisés. Le Comité sur les changements climatiques (CCC) est une entité indépendante qui a été mise sur pied en vertu de la Loi sur les changements climatiques. Il conseille le gouvernement du R.-U. sur les budgets à allouer au carbone et fait rapport au Parlement sur les progrès réalisés en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre.
[Source]

Principaux éléments de l'approche transitionnelle

Au fil des ans, les sociétés connaissent bien des périodes de transition, comme le mouvement des campagnes vers les villes, le passage de la production artisanale à la production industrielle, et du Pony Express au Web 2.0. En grande partie, ces transitions n'ont pas été planifiées, même si les gouvernements ont souvent joué un rôle actif (il n'y a qu'à penser aux chemins de fer). Toutefois, les processus de changement peuvent être douloureux et dérangeants. Le but de l'approche transitionnelle est d'accélérer les changements nécessaires, de l'orienter dans des directions prometteuses et d'atténuer les coûts sociétaux qui en découlent. Vu la complexité de l'interaction entre les changements technologiques, institutionnels et sociétaux majeurs, les transitions sont impossibles à orchestrer. On ne peut pas non plus en déterminer les résultats. Par contre, on peut délibérément exercer une influence sur certains éléments de changement et orienter la transition sur une voie plus viable.

Les principaux éléments de l'approche transitionnelle sont, notamment :

  1. Mettre l'accent sur le changement transformationnel à long terme. Nos efforts pour améliorer la durabilité privilégient souvent les changements incrémentaux (améliorations) pouvant avoir un impact positif. L'approche transitionnelle vise elle aussi à exploiter et soutenir ces améliorations graduelles, mais surtout, elle vise à produire des changements transformationnels (innovations) qui peuvent donner des résultats encore plus favorables.
  2. Se doter d'une vision d'avenir. Les visions partagées sont importantes, car elles influencent notre comportement présent. Une approche transitionnelle favorise le développement de telles visions. Si les scénarios peuvent projeter dans l'avenir certaines tendances du présent, seules les visions comprennent des buts et des valeurs. Les visions sont toujours plurielles, parce que l'approche transitionnelle n'essaie pas de faire entrer tout le monde dans le même moule. Au contraire, l'approche transitionnelle est ouverte à une diversité de solutions.
  3. Gérer un portefeuille d'expériences de transition. En essayant de nouvelles technologies, de nouveaux produits et procédés, de nouveaux modèles d'affaires et des innovations sociales, il est possible d'explorer les sentiers qui nous mèneront vers un avenir préféré. L'objectif est de favoriser la coopération entre les différents acteurs sociaux (monde des affaires, société civile, universités, gouvernement, etc.) pour bâtir des partenariats qui permettront de mettre à l'épreuve les innovations. Tout comme un administrateur de fonds diversifiera ses investissements pour réduire le risque et exploiter diverses occasions, l'approche transitionnelle gère un large portefeuille d'expériences de transition pour explorer un terrain vaste, pour repérer les occasions avantageuses et pour accumuler des connaissances sur les obstacles au changement.
  4. Donner la priorité aux innovateurs. Le recours aux règlements et aux politiques traditionnels ne permet pas d'éviter les problèmes liés aux retardataires et à la non-conformité. De plus, les processus multipartites sont souvent ralentis par la difficulté d'arriver à un consensus parfait. Une approche transitionnelle donne tout simplement la priorité aux innovateurs. Ces individus, groupes, ministères, entreprises et organisations dynamiques travaillent à concrétiser les nouvelles visions. Il est donc utile de mobiliser ces agents de changement, de les impliquer dans des activités collaboratives et de partager les responsabilités.
  5. Apprendre de l'expérience. Une philosophie d'apprentissage est centrale à l'approche transitionnelle. Nous ne pouvons pas savoir à l'avance quelles innovations technologiques et sociales porteront fruit. Il est donc important de permettre la concurrence entre les différentes expériences, d'apprendre de ces expériences et d'ajuster notre comportement en conséquence.

Le gouvernement a un rôle important à jouer dans la mise en oeuvre d'une approche transitionnelle : créer des tribunes pour les innovateurs, encourager le réseautage chez les acteurs sociaux et offrir du financement stratégique. Toutefois, l'approche dépend de la participation active des entreprises, des communautés et des citoyens. Il ne faut pas y voir une planification à l'ancienne, ni une tentative de ressusciter d'autres activités du gouvernement sous de nouveaux noms. Les gouvernements doivent agir comme facilitateurs, motivateurs et participants. Il ne s'agit pas non plus d'une recette simpliste impliquant un certain nombre d'étapes à exécuter dans un certain ordre. Il s'agit plutôt d'une approche générale, et on peut combiner ses divers éléments (comme le développement de visions d'avenir, la mise à l'essai, etc.) de diverses manières selon les besoins précis des secteurs ou des communautés visées.

Occasions pour le Canada

L'approche transitionnelle pourrait contribuer grandement au règlement des problèmes persistants de durabilité au Canada. Cette approche nous encourage à revoir les mentalités institutionnelles ancrées, les mesures administratives et les relations avec les parties prenantes. C'est une approche dynamique, axée sur l'apprentissage. Elle ne suppose pas l'abandon des politiques existantes : au contraire, elle peut complémenter les travaux déjà en cours et élargir l'éventail des options.

Les modèles développés ailleurs ne peuvent s'appliquer directement au Canada, parce que nous avons nos propres cultures politique et administrative, nos enjeux de compétences et nos normes en matière de politiques. Cependant, il y a plusieurs points en commun dans les approches adoptées ailleurs, et l'expérience des autres peut nous être utile dans nos propres efforts d'élaboration de solutions à l'égard de problèmes complexes comme le changement climatique et de repérer les occasions pour le Canada à mesure que nous faisons la transition vers une société à faibles émissions de carbone.


James Meadowcroft, ph.D., est professeur à l'Université Carleton à la fois au Département des sciences politiques et à l'École d'administration publique. Il est titulaire de la chaire de recherche du Canada en gouvernance et développement durable. Anne Morin est chercheuse principale en politiques au Projet de recherche sur les politiques.

2016-08-05