L’« innovation sociale » : Qu’en est-il et qui en fait?

Auter(s): Horizons de politiques Canada
Type de document: Archives
Date de publication: Jeudi, Avril 1, 2010 - 4:00am
INuméro ISBN:
Média substitut: 2010-0032-fra.pdf

Points saillants

  • Malgré la place de plus en plus grande que prend « l’innovation sociale » dans le discours sur les politiques, l’absence d’une définition précise risque d’engendrer la confusion et le malentendu

  • Il n’existe, par exemple, aucun consensus quant à savoir si l’expression doit forcément signifier des changements d’ordre systémique ou si elle englobe aussi des changements cumulatifs dont les effets peuvent se faire sentir surtout à l’échelle locale

  • On ne s’entend pas non plus sur ce qui donne un caractère « social » aux innovations :

    • certaines définitions sont si générales qu’elles englobent également les innovations « économiques » et « commerciales »

    • d’autres n’y associent que des interventions du secteur communautaire inspirées par des motivations sociales

    • d’autres s’en tiennent aux innovations issues d’une collaboration entre divers acteurs sociaux

    • d’autres encore portent moins sur qui fait l’innovation, mais bien sur l’aspect social des avantages qui en découlent

Partout dans le monde, les penseurs et les praticiens qui s’intéressent à la façon dont les sociétés s’organisent font dans leur réflexion une place de plus en plus grande à l’opportunité d’encourager un phénomène que l’on a fini par désigner sous le nom d’« innovation sociale » et aux moyens de le faire. Même si le terme n’est utilisé que depuis une décennie ou deux1, bon nombre de ceux qui l’utilisent y voient une réalité qui serait apparue en même temps que les premières sociétés humaines.

Mais ils ne manqueront pas non plus de souligner que certaines caractéristiques de la société moderne (dont le niveau d’instruction élevé et la prolifération des technologies de pointe en information et en communication) font que l’innovation sociale contribue d’une façon plus généralisée et plus vigoureuse que par le passé à façonner nos sociétés.

Cela dit, il n’existe actuellement aucune définition du terme qui fait consensus, ce qui favorise la confusion et le malentendu. La présente note a pour objet de faire le point sur les différentes utilisations du terme, et de proposer des pistes de recherche.

Les praticiens et les promoteurs de l’innovation sociale utilisent le concept de diverses façons

Les définitions de l’innovation sociale varient selon les interlocuteurs, différentes caractéristiques étant évoquées comme critères désignant d’abord ce qui constitue son caractère « novateur », et ensuite sa dimension proprement « sociale ».

Qu’est-ce qu’une « innovation » sociale?

Les auteurs et commentateurs s’accordent pour dire que l’innovation sociale suppose une application novatrice de certaines idées, même si celles-ci ne sont pas forcément nouvelles en soi; il s’agit souvent d’une adaptation ou d’un réassemblage novateurs de ces idées et/ou de leur application à de nouveaux domaines.

Ils mettent souvent l’accent sur les « systèmes », l’innovation sociale devenant alors un moyen de réaliser des changements systémiques visant la société dans son ensemble, et notamment de s’attaquer aux causes sous-jacentes des problèmes sociaux plutôt que de simplement en atténuer les symptômes.

Ils s’entendent moins, toutefois, sur la portée, l’ampleur ou la durée des effets que l’on exige d’une « innovation » sociale. Certains écartent d’emblée les changements adaptatifs ou dont les effets se limitent à un territoire ou à un contexte bien précis. D’autres insistent sur le caractère carrément subjectif des distinctions qui sont faites entre les innovations perturbatrices et systémiques et celles ayant des effets cumulatifs ou limités à un contexte donné2.

Par ailleurs, même les tenants d’une interprétation mettant l’accent sur des changements radicaux ou de portée systémique illustrent souvent leurs propos par des exemples qui, de maints points de vue, peuvent sembler graduels ou à portée limitée (figure 1).

Figure 1 L’innovation sociale : Changement « systémique et perturbateur » ou « contextuel et adaptatif »?

L’innovation sociale : Changement « systémique et perturbateur » ou « contextuel et adaptatif »?

En quoi une innovation est-elle « sociale »?

Au-delà des caractéristiques qui font d’elle une innovation, ce qui donne à une innovation sa dimension « sociale » ne fait pas l’unanimité non plus. En particulier, quels sont les intervenants sociaux (organismes communautaires ou réseaux informels, entreprises, gouvernements, etc.) qui participent à l’innovation sociale, et de quelle façon :

  • Certaines définitions de l’innovation sociale – par exemple, « les nouvelles idées qui fonctionnent » ou « [les changements apportés] aux habitudes, à la circulation des ressources et des pouvoirs, ou encore aux croyances, au sein d’un système social »3 – sont si larges qu’elles englobent même les concepts familiers d’innovation « commerciale » ou « économique » (et même tout changement d’activité au sein de l’appareil gouvernemental), car ces intervenants – de même que ceux du secteur communautaire, souvent le point de mire des analystes et des responsables de l’innovation sociale – sont pleinement intégrés aux structures et aux réseaux sociaux.

    Certaines définitions de l’innovation sociale – par exemple, « les nouvelles idées qui fonctionnent » ou « [les changements apportés] aux habitudes, à la circulation des ressources et des pouvoirs, ou encore aux croyances, au sein d’un système social »3 – sont si larges qu’elles englobent même les concepts familiers d’innovation « commerciale » ou « économique » (et même tout changement d’activité au sein de l’appareil gouvernemental), car ces intervenants – de même que ceux du secteur communautaire, souvent le point de mire des analystes et des responsables de l’innovation sociale – sont pleinement intégrés aux structures et aux réseaux sociaux.
  • D’autres définitions – par exemple, « [les innovations qui sont] pour la plupart conçues et mises à exécution par l’entremise d’organismes dont la vocation est d’abord et avant tout sociale »4 – s’articulent autour d’une vision plus étroite qui s’appuie sur une distinction très nette entre les innovations « économiques » et « sociales », ces dernières étant l’apanage des intervenants communautaires dont les objectifs sont foncièrement différents de ceux des entreprises (ou, implicitement, des gouvernements.)

    D’autres définitions – par exemple, « [les innovations qui sont] pour la plupart conçues et mises à exécution par l’entremise d’organismes dont la vocation est d’abord et avant tout sociale »4 – s’articulent autour d’une vision plus étroite qui s’appuie sur une distinction très nette entre les innovations « économiques » et « sociales », ces dernières étant l’apanage des intervenants communautaires dont les objectifs sont foncièrement différents de ceux des entreprises (ou, implicitement, des gouvernements.)
  • D’autres auteurs et commentateurs – qui estiment, par exemple, que « [les innovations] émanent à la fois des secteurs communautaire, commercial et gouvernemental »5 – reconnaissent un caractère social aux innovations lorsque celles-ci découlent d’efforts déployés par des organismes communautaires de concert avec des entreprises (ou des gouvernements) en vue de trouver de nouvelles façons de répondre à des besoins émergents ou non encore satisfaits.

    D’autres auteurs et commentateurs – qui estiment, par exemple, que « [les innovations] émanent à la fois des secteurs communautaire, commercial et gouvernemental »5 – reconnaissent un caractère social aux innovations lorsque celles-ci découlent d’efforts déployés par des organismes communautaires de concert avec des entreprises (ou des gouvernements) en vue de trouver de nouvelles façons de répondre à des besoins émergents ou non encore satisfaits.
  • D’autres définitions – par exemple, « [les innovations] qui bénéficient à la société tout entière plutôt qu’à quelques individus »6 – font une distinction (inévitablement quelque peu floue) entre celles qui entraînent des avantages surtout privés et celles qui entraînent des avantages surtout collectifs (publics ou sociaux). Autrement dit, on s’intéresse ici non pas à qui participe au processus d’innovation (même s’il peut y avoir présomption d’un rôle primordial pour le secteur communautaire), mais bien à ses résultats.

    D’autres définitions – par exemple, « [les innovations] qui bénéficient à la société tout entière plutôt qu’à quelques individus »6 – font une distinction (inévitablement quelque peu floue) entre celles qui entraînent des avantages surtout privés et celles qui entraînent des avantages surtout collectifs (publics ou sociaux). Autrement dit, on s’intéresse ici non pas à qui participe au processus d’innovation (même s’il peut y avoir présomption d’un rôle primordial pour le secteur communautaire), mais bien à ses résultats.

Pistes d’une recherche plus approfondie

Certains auteurs7 insistent qu’une définition utile de ce qui constitue « l’innovation sociale » nécessite que l’on la distingue nettement de l’innovation commerciale ou économique – ne serait-ce que pour aider les artisans des politiques à bien saisir la différence entre les innovations motivées ou modifiées par les forces du marché et celles qui naissent de motivations autres (sans être forcément moins percutantes) que celles-ci.

Tout cela étant dit, les questions suivantes pourraient servir à approfondir les recherches sur les politiques, en supposant que, pour les artisans des politiques, le concept d’innovation sociale devra englober les initiatives :

  • qui résultent soit d’actions unilatérales, soit d’une collaboration entre différents intervenants sociaux;

  • dont on peut croire qu’elles se traduiront d’une façon générale par des avantages sociaux (autrement dit, qu’elles ne bénéficieront pas principalement aux intervenants qui en sont responsables);

  • dont les effets peuvent aller de changements cumulatifs ou propres à un contexte donné à des changements de portée sociétale et pouvant occasionner des bouleversements (ou « changer la donne »).

Quels sont les éventuels changements en cours ou déjà observables dans la société contemporaine qui contribuent à susciter de l’intérêt pour les innovations sociales ou à accroître notre capacité de les faire naitre?

Quels sont les principaux traits qui distinguent l’innovation sociale d’ autres types d’innovation en ce qui a trait :

  • aux origines des idées originales d’où naîtra l’innovation?

  • à la concrétisation de ces idées « sur place »?

  • à la facilité avec laquelle ces innovations peuvent être propagées ou agrandies?

  • à la capacité de les adapter à différents contextes et/ou pour répondre à différents besoins?

Quelles politiques et interventions seraient les plus propices à faciliter les innovations sociales (et en quoi se distingueraient-elles de celles qui favorisent les innovations économiques ou commerciales)?

Références / Lectures suggérées

Australian Social Innovation Exchange. 2008. « Social Innovation at the Heart of Australia’s National Innovation System », déposé dans le cadre de l’examen du système national d’information (Review of the National Information System), en avril.

Centre for Social Innovation. « Social Innovation ». Trouvé le 21 janvier 2010.

Christensen, Clayton M., et al. 2006. Disruptive Innovation for Social Change », Harvard Business Review, décembre pages 94-101.

Damon, Julien, et al. 2009. « Politiques sociales : dix innovations venues d’ailleurs ». Paris: Futuribles International.

Goldenberg, Mark, et al. 2009. Social Innovation in Canada: An Update. Ottawa : Réseaux canadiens de recherche en politiques publiques.

Hamalainen, Timo, et al. 2007. Social Innovations, Institutional Change and Economic Performance. Cheltenham, R. U. : Edward Elgar.

Heiskala, R., 2007. « Social innovations: structural and power perspectives », de Hamalainen, T.J. Heiskala, R. (éditeurs), Social Innovations, Institutional Change and Economic Performance. Cheltenham, R. U. : Edward Elgar, pages 52-79.

Moulaert, Frank, et Jean Hillier. 2009. « What Is Social Innovation? And Why Is it Politically Relevant? » Présentation dans le cadre d’un atelier sur la diffusion des politiques intitulé « Social Innovation: An Opportunity for Europe? », Bruxelles, Belgique, le 7 octobre.

Mulgan, Geoff, et al. 2007. « Social Innovation: What it Is, Why it Matters and How it Can Be Accelerated ». Document de travail, Skoll Centre for Social Entrepreneurship, Saïd Business School, University of Oxford.

Organisation de coopération et de développement économiques. nd. « OECD LEED Forum on Social Innovations ».

Phills, James A., et al. 2008. « Rediscovering Social Innovation », Stanford Social Innovation Review. Automne : 34-43.

Pol, Eduardo, et al. 2009. « Social Innovation: Buzz Word or Enduring Term? », The Journal of Socio-Economics. No. 38: 878-885.

Scott, R. 2007. « Prefatory chapter: institutions and social innovation », de Hamalainen, T.J., Heiskala, R. (éditeurs), Social Innovations, Institutional Change and Economic Performance. Cheltenham, R. U. : Edward Elgar, pages viii–xxi.

Union européenne (2009). « Lutter contre l’exclusion sociale grâce à l’innovation sociale : Options de recherches stratégiques » Document sur la politique européenne, projet Katarsis (UE).

Westley, Frances. 2008. « The Social Innovation Dynamic ». Waterloo, ON: Social Innovation Generation/ SiG @Waterloo.

Références

  1. Kuznets a utilisé le terme, bien que dans un contexte clairement économique, dès 1974 (citation dans Pol et. al, 2009).

  2. Comparer, par exemple, Mulgan et le Centre pour l’innovation sociale, d’une part, et d’autre part, Phills et al. (2008).

  3. Cf. Mulgan (2007), p. 8, et Westley (2008), p. 2, respectivement. Autres exemples : Scott (2007), p. xiv, et Goldenberg et al. (2009), p. 3.

  4. Voir la deuxième définition que donne Mulgan (2007), p. 8. Autres exemples : Heiskala (2007), p. 74, et le projet Katarsis de l’Union européenne (2009).

  5. Voir l’Australian Social Innovation Exchange (2008), p. 1.

  6. Voir Phills et al. (2008), p. 36. Une variante (notamment la deuxième définition que propose Mulgan (op. cit.) : innovations « visant à répondre à un besoin social donné ») serait celle basée sur les motifs plutôt que sur les avantages escomptés.

  7. Voir Pol et al. (2009).

2016-08-05